Pédagogie : comment enseigner (2), les recommandations d’Alain partie I.

Voici le début de l’œuvre magistrale d’Alain (Emile Chartier) concernant l’éducation. Cet extrait est très intéressant car il prend à rebrousse poil une certaine pensée dominante, qui voudrait que l’enfant ne puisse s’épanouir qu’à travers le jeu et que le pédagogue devrait sans cesse l’égayer comme un clown pour que celui-ci ait envie d’apprendre.

Je vous laisse le lire et on se retrouve  juste après pour mon commentaire.

HFS.

Des gens jouaient aux Lettres, jeu connu ; il s’agit de former des mots avec des lettres éparpillées ; ces combinaisons excitent l’attention prodigieusement ; l’extrême facilité des petits problèmes à trois ou quatre lettres engage l’esprit dans un travail assez fatigant; belle occasion d’apprendre les mots techniques et l’orthographe.

Ainsi, me disais-je, l’attention de l’enfant est bien facile à prendre ; faites-lui un pont depuis ses jeux jusqu’à vos sciences ; et qu’il se trouve en plein travail sans savoir qu’il travaille ; ensuite, toute sa vie, l’étude sera un repos et une joie, par cette habitude d’enfance ; au lieu que le souvenir des études est comme un supplice pour la plupart. Je suivais donc cette idée charmante en compagnie de Montaigne. Mais l’ombre de Hegel parla plus fort.

L’enfant, dit cette Ombre, n’aime pas ses joies d’enfant autant que vous croyez. Dans sa vie immédiate, oui, il est pleinement enfant, et content d’être enfant, mais pour vous, non pour lui. Par réflexion, il repousse aussitôt son état d’enfant ; il veut faire l’homme ; et en cela il est plus sérieux que vous ; moins enfant que vous, qui faites l’enfant. Car l’état d’homme est beau pour celui qui y va, avec toutes les forces de l’enfance. Le sommeil est un plaisir d’animal, toujours gris et sombre un peu ; mais on s’y perd bientôt ; on y glisse ; on s’y plonge, sans aucun retour sur soi. C’est le mieux. C’est tout le plaisir de la plante et de l’animal, sans doute ; c’est tout le plaisir de l’être qui ne surmonte rien, qui ne se hausse pas au-dessus de lui-même. Mais bercer n’est pas instruire.

Au contraire, dit cette grande Ombre, je veux qu’il y ait comme un fossé entre le jeu et l’étude. Quoi ? Apprendre à lire et à écrire par jeu de lettres ? À compter par noisettes, par activité de singe ? J’aurais plutôt à craindre que ces grands secrets ne paraissent pas assez difficiles, ni assez majestueux. L’idiot s’amuse de tout ; il broute vos belles idées ; il mâchonne ; il ricane. je crains ce sauvage déguisé en homme. Un peu de peinture, en jouant ; quelques notes de musique, soudainement interrompues, sans mesure, sans le sérieux de la chose. Une conférence sur le radium, ou la télégraphie sans fil, ou les rayons X ; l’ombre d’un squelette ; une anecdote. Un peu de danse ; un peu de politique ; un peu de religion. L’Inconnaissable en six mots. « je sais, j’ai compris », dit l’idiot. L’ennui lui conviendrait mieux ; il en sortirait, peut-être ; mais dans ce jeu de lettres il reste assis et fort occupé ; sérieux à sa manière, et content de lui-même.

J’aime mieux, dit l’Ombre, j’aime mieux dans l’enfant cette honte d’homme, quand il voit que c’est l’heure de l’étude et qu’on veut encore le faire rire. Je veux qu’il se sente bien ignorant, bien loin, bien au-dessous, bien petit garçon pour lui-même ; qu’il s’aide de l’ordre humain ; qu’il se forme au respect, car on est grand par le respect et non pas petit. Qu’il conçoive une grande ambition, une grande résolution, par une grande humilité. Qu’il se discipline et qu’il se fasse ; toujours en effort, toujours en ascension. Apprendre difficilement les choses faciles. Après cela bondir et crier, selon la nature animale. Progrès, dit l’Ombre, par oppositions et négations.

Alain propos sur l’éducation 1932.

Il est vrai que depuis des siècles de nombreux pédagogues prônent la méthode du « jeu ». Enfin du moins il convient de trouver maints stratagèmes pour ne pas faire remarquer à l’élève qu’il travaille. C’est une méthode furtive en somme. Méthode qui par ailleurs fonctionne très bien et est très agréable. Je pense pourtant qu’elle pourrait être perçue comme un aveu de faiblesse ou  d’impuissance. En effet, on manipule les élèves pour leur glisser subrepticement des connaissances et ceci n’est pas très sain pour les responsabiliser. On les « animalise » en somme, comme au chien à qui on agite une friandise pour lui faire faire des cabrioles.  

 

Je disais dans mon précédent article que j’étais contre le formatage, c’est exact. Cela dit, je ne suis pas contre la discipline.

 

Certes, il ne faut pas soumettre l’élève à notre pensée mais il ne convient pas non plus que ce dernier « glandouille »  et fasse n’importe quoi. Il importe qu’il comprenne qu’on ne peut pas toujours s’amuser. Le maître qui est sage doit être respecté par son « apprenti  sage » en deux mots… l’ « apprenti  sage » lui a pour mission de le devenir « sage ». Il importe qu’il se sente engagé tout entier dans cette voie et qu’il soit volontaire pour progresser. Le maître sera alors là pour l’aider, le conseiller, le diriger. Cela suppose une bonne foi et une bonne volonté de la part de l’élève. Un « petit con » pétri de « je-m’en-foutisme » ou de « moi-je-sais-tout » ne deviendra pas un Homme, ni un sage mais un vaurien…une plaie pour la société (j’aurais pu tout aussi bien mettre cet exemple au féminin mais en homme galant je ne taperai pas sur le beau sexe).

 

 

Ne croyez donc pas que parce que je ne suis pas pour le formatage idéologique de nos têtes blondes, je serais hermétique à toute idée de fermeté.

 

 

Revenons cependant à l’idée d’ apprendre en s’amusant . Est-elle complètement à jeter ?

 

Je ne pense pas…surtout pas de nos jours !!! Je crois que si le pauvre Alain avait vu le niveau actuel de nos écoliers et étudiants ; il se serait balancé du haut de la Tour Eiffel. Le niveau s’est totalement effondré et je pèse mes mots (ce qui inclut aussi ma génération,  j’estime avoir appris le plus intéressant en autodidacte)! Les raisons sont diverses et variées mais elles sont à mon avis avant tout politiques. Lisez Sophie Coignard  le pacte immoral  et sachez que depuis la situation s’est affreusement aggravée grâce à l’excellent travail de sape de Madame Vallaud-Belkacem (ce n’est pas les enseignants excédés et en grève qui me contrediront). Avant tout politiques, disais-je, voici un morceau de phrase (non sortie de son contexte voir le discours de la servitude volontaire) d’Etienne de la Boétie qui résume bien mon propos :

Mais cette ruse de tyrans (que) d’abêtir leurs sujets (…) –> autrement dit, rendre les gens cons comme des moutons (mes excuses aux moutons) pour devenir leur berger et mieux les tondre. Comme le dit si bien Olivier Delamarche, un économiste contemporain célèbre, « Le mouton qui ne bouge pas  est plus facile à tondre. ».

 

 

A cause de cette crise de l’ « enseignement », mon concept d’ « apprenti  sage » est pragmatiquement  très difficile à réaliser. Il en va de même pour ce que nous propose Alain. Nous sommes dans une société d’oisifs et d’irresponsables…si on n’habille pas le travail d’un emballage cadeau, il est quasi impossible d’engendrer la moindre motivation. C’est très frustrant et tout à fait intolérable mais c’est ainsi. C’est ainsi car on est obligé de se baser sur la bonne volonté des gens pour les faire avancer… S’ils ne veulent pas ? Que faire ? Ouvrir des camps de travaux forcés ? Régler l’affaire à coup de schlague (aïe)…ça serait vraiment tentant parfois et certains le mériteraient bien mais ce n’est pas une solution pérenne soyons sérieux. Puis on « animaliserait » tout autant qu’avec la méthode du « susucre ».

                                                                                             

Je pense qu’on doit gérer  notre affaire en deux temps…c’est ce qui a marché pour moi.

 

 

L’orthographe, la grammaire je m’y suis intéressé grâce à l’humour  (merci à Bernard Fripiat). Cela flattait ma vanité de devenir bon grâce à une pléiade de trucs mnémotechniques poilants.  J’ai donc commencé cet apprentissage en un mot  pour de « mauvaises raisons ». Cela dit sans forcément en avoir conscience, celui-ci m’a donné le goût d’aller plus loin et non plus juste pour rire ou m’enorgueillir. Petit à petit j’ai découvert l’importance, la magnificence de la langue française et mes motivations ont totalement changé.

C’est ça le truc ! Amusons l’élève, faisons-lui plaisir dans un premier temps mais gardons-nous prêts à lui transmettre aussi le sérieux. Dès qu’on le sentira plus réceptif, nous sortirons du frivole pour lui transmettre des choses plus fondamentales et tâcher de lui donner le goût d’aller creuser par lui-même. L’élève nous fera confiance… il se dira « Si un mec cool comme lui me parle comme ça et me conseille tout ça ; c’est qu’il y a forcément du lourd derrière ! ».

Plus on découvre plus on a envie de découvrir. L’élève atteindra à ce moment-là, très vite une sorte de point de non retour salvateur. Il sera aussi petit à petit de moins en moins « bête ». Quand on se nourrit exclusivement d’enseignements de haute qualité, il y a très peu de chance pour que ceux-ci vous ramollissent la cervelle. C’est comme le carburant dans la voiture…vous aurez beau avoir une Ferrari, sans essence celle-ci ne bougera pas d’un iota et restera au garage. Une vieille « deux chevaux » au réservoir bien rempli ira elle, très très loin. A cette exception près que l’humain n’est pas une « bagnole » et que la Ferrari ne consomme pas exactement le même carburant qu’une « deux chevaux », ma métaphore tient la route  🙂 .

 

[Petit aparté :

Est-ce que sérieux signifie obligatoirement « chiant » ?    

Evidemment non ! Le sérieux peut être enivrant, passionnant comme le souligne Alain et même à mon avis teinté d’humour…seulement ses objectifs sont plus hauts et il est tout de même beaucoup plus exigeant. Il demande des efforts et est parfois fatiguant. On n’a pas toujours envie de rire, c’est parfois éprouvant mais pas systématiquement.

Ayez l’image de vous et votre/vos collègue(s) au travail. Vous travaillez, ce n’est un pas un jeu, vous n’êtes pas payés à jouer  (Si c’est le cas vous me pistonnez tout de suite !). On est d’accord, pourtant  vous pouvez prendre plaisir à votre travail et l’humour n’est pas interdit. L’important c’est que le boulot soit fait et bien fait !

Ceux étant chiants exprès pour faire mine d’être plus sérieux sont des cons finis !

Trouvons un juste milieu.]

 

Un dernier élément soulevé par Alain et qui de prime abord peut paraître choquant . Il faut que le petit enfant se sente bien ignorant comparé à l’Homme en puissance qu’il s’en va devenir . Ceci par souci d’humilité et pour nourrir une grande ambition de découverte. Le bien-pensant contemporain beuglera à la stigmatisation… bouhou la STIGMATISATION. Pourtant ce que dit Alain tombe sous le sens !

Une des caractéristiques les plus palpable de la puérilité est l’illusion de tout savoir… les enfants nous disent toujours « Oui, oui je sais » quand on leur explique  quelque chose (surtout les grands enfants : ados et adultes jeunes ou vieux…Alain dirait les idiots). « Je sais, je sais, je sais… » comme chantait Jean Gabin. Les hauts comme trois pommes, savent toujours tout sauf « qu’on ne sait jamais » ! Le plus beau et important principe à leur transmettre est celui-ci :

Ce que je savais, n’est rien comparé à ce que je sais. Ce que je sais n’est rien comparé à ce que je saurai. Ce que je saurai n’est rien comparé à ce qui est.

Je remercie Bruno Lallement de me l’avoir transmis quand j’étais moi aussi haut comme trois pommes.

 

 

Ce principe d’humilité cette conscience aiguë de notre ignorance, nous permettra d’être beaucoup plus rigoureux mais aussi de ne pas tomber dans tous les pièges de l’orgueil. Nous saurons toujours quelle est notre condition humaine et nous comprendrons  que nous avons besoin les uns des autres pour avancer. Si notre savoir n’est rien : « voir ça » en langue des oiseaux (voir ça= ne pas voir au-delà du bout de son nez, se contenter de notre champ de vision étroit)… la Connaissance, elle, est tout. Elle est la somme de tous les savoirs particuliers mais ce tout vaut plus que la somme des parties.

Notre savoir, c’est tout ce que nous savons ou croyons savoir…ça vaut ce que ça vaut, ce n’est pas forcément médiocre mais c’est très subjectif. Dans cette optique la Connaissance serait tout ce qui est susceptible d’être appréhendé par les consciences de tout un chacun. Ainsi nous piochons dans la Connaissance universelle pour augmenter notre savoir individuel.

Ici bas, il convient toutefois de reconnaître que nous ne capterons jamais toute la Connaissance. Ceci s’appellerait l’omniscience et ce « pouvoir » est uniquement digne de Dieu, s’il existe. « Connaissance » étymologiquement est liée à la notion de liaison…c’est un point très important. Cela nous indique qu’en se liant les uns aux autres eh bien nous dépasserons nos petits savoirs « égo-ïstes » pour s’acheminer vers ladite Connaissance.                                                           

Alain nous met donc en garde si nous laissons les petits dans l’illusion narcissique de leur savoir fantoche, ils se développeront en se privant de la Connaissance. Ils refuseront de se lier ou mieux de s’allier aux autres pour ce faire. Nous aurons alors ce qui ressemble bien à notre époque actuelle 

Une société individualiste  aux petits nantis pétris de certitudes.

 

 

Une société complètement paralysée car enfermée dans son savoir faux et grégaire, niant en bloc ce qui blesse ses dogmes. Une société en pleine dépression et pas seulement économique. 

Créer des liens ça ne rend pas seulement plus intelligent en définitive, ça fait surtout du bien !

Pour ne pas trop fustiger et réhabiliter un peu le « savoir » (voire les savoirs) tiré du verbe « savoir », je rappellerai tout de même que le terme à l’origine jouissait d’un sens bien plus noble et bien plus étendu… il était lié à la fois à la saveur (sapere) et à la sagesse (sapiens). « Avec le temps va, tout s’en va », les mots eux aussi comme les valeurs se délitent. L’orgueil a complètement dénaturé le sens profond de ce mot pour aboutir à nos « monsieur-je-sais-tout(s) »  actuels, que Brassens et Gabin raillaient à raison. Cette précision faite également pour que le nom de mon site « L’Homme franc sait » ne vous paraisse pas trop péremptoire ! Reconnaissez aussi qu’avec « L’Homme franc connaît » mon jeu de mots serait tombé à l’eau.

 

Voilà je resterai un peu sur l’œuvre phare d’Alain dans les prochains articles avant de passer à d’autres pédagogues tout aussi fondamentaux…

HFS.