Pédagogie: comment enseigner (1)

Comment enseigner ? Une question à un milliard pour tous les enseignants et tous les formateurs ! Prétendre détenir la panacée serait mentir mais il y a beaucoup de pistes à explorer, aussi bien dans notre héritage culturel multiséculaire que dans notre propre imaginaire.                                                             

L’imagination, l’originalité sont des clefs indispensables que je n’aurai de cesse d’encenser.                                                                

La question que j’ai posée « comment enseigner (?)» est tellement vaste que je passerai toute une vie à y répondre. Si sérieusement, c’est ce que vais faire ! Comme je le ferai sur d’autres sujets tout aussi vastes. Je traiterai d’articles en articles différentes facettes de la question en approfondissant toujours un peu plus. Cet article premier, sera donc le pilote d’une très longue série et je ne promets rien quand à la fréquence de publication. Je fonctionne à l’inspiration.  J’invite également les pédagogues contemporains à répondre avec moi à cette question capitale. Je lancerai une série parallèle « visions des pédagogues contemporains » si ceux-ci s’attèlent à l’ouvrage.

Entrons maintenant en matière, définissons et établissons le concept de pédagogie.  

Remarque préalable : la partie en violet est une introduction un peu longue, qui peut être sautée ou lue selon l’envie, l’essentiel commence en bleu.

Le mot « pédagogie » est tiré du grec paidagôgia= l’éducation/ la direction des jeunes enfants et de paidagôgos qui désignait l’esclave s’occupant des enfants. Celui-ci avait divers rôles. Il devait faire réciter les leçons, aider aux devoirs, porter les affaires des écoliers sur le chemin de l’école et ainsi les accompagner. Il s’occupait en somme de leur éducation. Par la suite paidagôgos pouvait aussi simplement désigner tout  gouverneur ou tout précepteur d’un enfant. Par éducation on sous-entendait enseignement de la morale, des règles de conduite ; en plus de la transmission des divers savoirs : pratiques (travail manuel) et cognitifs (connaissances intellectuelles).

Au départ la pédagogie concerne donc bien les enfants et non les adultes, même si on a décliné la notion à toutes les sauces. Certains petits malins, ont inventé le néologisme « andragogie » pour les adultes… seulement voilà si on s’en tenait aux racines utilisées, l’andragogie désignerait l’éducation des hommes avec un petit h, autrement dit des mâles. Celui ou celle qui a inventé ce terme a sûrement pensé que les femmes étaient trop intelligentes pour en avoir besoin, on va dire que c’est ça 😀 …mêmes si certaines y verraient un soupçon de misogynie. Je crois surtout que la personne en question s’est trompée sur le sens précis des racines grecques utilisées. N’ayant pas fait de grec je ne lui jetterai pas la pierre.

Je conseille de garder le mot « pédagogie » aussi pour les adultes. On aura qu’à se dire que le bon pédagogue est celui qui explique tellement bien que même un enfant comprendra.  Ce qui n’est pas sans rappeler ces quelques citations fameuses :

Ce qui n’est pas clair, n’est pas français.

Rivarol

Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Boileau

La clarté est la politesse de l’homme de lettres.

Jules Renard

Les virtuoses de la langue de bois, les jargonneurs, les parangons de la préciosité, les sophistes, les palabreurs, les « enfumeurs », autant de petits esprits qui sont aux antipodes de la pédagogie et de la philosophie. Le pédagogue rend limpide ce qui est obscur. L’inextricable avec lui, devient accessible, c’est une sorte de vulgarisateur. Je rassure l’ « aréopage » francophone et tous ses esthètes ; je sais bien que parfois,  on ne peut pas faire simple. La complexité est souvent de rigueur pour ne pas caricaturer, subvertir les choses. Cela dit celui qui complexifie exprès son « savoir » pour montrer qu’il en a, est le roi des crétins. Il n’apporte rien, il ne résout rien et traite la connaissance en consommateur, en collectionneur. La complexité du réel se suffit à elle-même. Le sage doit s’atteler à la décoder et non à l’embrumer davantage. C’est pour moi un premier aspect de la discipline, un premier grand rôle du pédagogue autant que du philosophe.

Cependant revenons au concept de pédagogie et voyons un peu comment la tradition le perçoit ; cela me permettra d’ajouter mon grain de sel.

Avant ça j’aimerais faire une petite digression pour comparer pédagogue et philosophe.                                                       

Je détermine plusieurs rôles incombant au pédagogue (que je ne décrirai pas ici) et je le confonds volontiers avec le philosophe car ils ont à mon avis exactement les mêmes devoirs. Seulement, a la qualité de philosophe celui qui en plus d’être un bon pédagogue, est à l’origine d’un mouvement de pensée nouveau. Le simple pédagogue peut disposer d’une grande érudition mais il n’est pas à l’origine de pensées nouvelles révolutionnaires. Une pensée révolutionnaire ne coupe pas des têtes, entendez l’adjectif dans le sens « qui révolutionne » , « qui marque une rupture »… une pensée qui révolutionne, bouleverse l’humanité au point qu’il y ait un avant et un après. Le monde d’ « avant » cet éclat de génie n’a plus rien à voir avec le monde d’ « après » celui-ci. Une mise en garde tout de même, une idée révolutionnaire ne signifie pas non plus que l’idée serait intrinsèquement bonne. L’idée révolutionnaire peut être un écueil pour l’humanité, son génie c’est juste sa puissance et sa persistance dans le temps.                                                    

Les esprits fins me feront sans doute remarquer que « philosophie » signifie « amour de la sagesse ou qui aime la sagesse » alors comment celui qui serait à l’origine d’une révolution intellectuelle négative pourrait être qualifié de philosophe ?

Cette remarque est pertinente mais c’était déjà oublier l’officiel et l’officieux. Celui qui est à l’origine d’une révolution intellectuelle est un philosophe officiel en ce sens qu’il a marqué l’histoire de la pensée…il sera donc enseigné mais…c’est au temps, c’est- à-dire à l’Histoire  avec un grand h de déterminer si sa dite révolution intellectuelle fut un bénéfice réel pour l’humanité ou un « maléfice » ayant envoûté tous les esprits du moment et se révélant fourbe en définitive. Si le temps et l’Histoire valide la philosophie du philosophe « officiel » c’est que celui-ci est certainement aussi un philosophe officieux… un sage parmi les sages. Il convient toutefois d’être extrêmement précautionneux et d’écouter l’adage merveilleux d’un homme que je crois sage :

Ce n’est qu’au crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol

Hegel

Hein quoi, mais quelle chouette ? Pas de panique, je vais vous expliquer cette formule sibylline.  Minerve représente la chouette d’Athéna qui sait tout. Athéna est la déesse grecque de la ville d’Athène, des artisans, de la stratégie militaire, de la guerre mais surtout de la sagesse. Elle a d’ailleurs proposé l’olivier aux Athéniens, arbre de la longévité, certains oliviers du temps de Solon produisent encore des fruits. Le plus vieux aurait trois mille ans, aucun chêne ne peut rivaliser. C’est pourquoi Minerve symbolise ici l’intelligence, la sagesse qui ne flétrit jamais car ce qui est vrai, l’est pour toujours. Le crépuscule est la tombée de la nuit, je ne vous apprends rien. Prendre son envol c’est agir, se lancer. Ainsi si l’intelligence, la sagesse, voulait retranscrire une journée en détail, elle devrait attendre la nuit tombée. Tant que la journée n’est pas terminée, il pourrait encore se passer des choses susceptibles de tout changer.  Tout ça pour vous dire que pour déterminer si une philosophie est mortifère ou salvatrice, cela peut se jouer sur des siècles voire des millénaires. Dans la Bible un jour dure mille ans, nous dit-on. Il faut peut-être attendre un millénaire avant de juger une « journée » ?  

Comme il n’y a plus eu de pensées vraiment révolutionnaires depuis bien longtemps ; nous avons la « chance » de pouvoir commencer à jauger avec recul et hauteur les idées de nos anciens. Pourtant, si une nouvelle idée vraiment révolutionnaire émergeait ; nous serions bien incapables d’anticiper toutes les conséquences de celles-ci dans le futur. Nous pourrions au mieux tenter de la rapprocher d’idées déjà connues mais si elle était réellement révolutionnaire ;  cette entreprise serait a fortiori vaine. Pour finir cette petite digression je dirai que même un génie du mal est convaincu que ses méfaits intellectuels sont des bienfaits pour l’humanité ; les méchants sont souvent de bonne foi. Le méchant d’ailleurs à l’époque ne désignait nullement l’être cruel mais plutôt celui qui « méconnait », celui « mal-né », celui qui n’a pas la connaissance, celui qui se trompe, et qui n’a pas de chance. Le méchant est « mé-chanceux » (malchanceux) car il croit faire le bien alors qu’il fait le malheur. On était cependant convaincu que si ce « méchant » savait, il ne ferait pas le mal. Ce n’est certainement pas dénué de bon sens… ?

 

Revenons-en cette fois-ci au concept traditionnel de « pédagogie ».

Selon Littré la pédagogie est l’éducation morale des enfants comme je l’indiquais plus haut. Buisson critiquera cette définition et la complètera : la pédagogie est la science de l’éducation tant physique, qu’intellectuelle et morale.

Durkheim critiquera à son tour celle de Buisson : la  pédagogie est une théorie pratique qui vise à diriger les éducateurs ou si l’on veut la science normative de l’éducation, en clair les règles ou moyens à mettre en œuvre pour bien enseigner.                      

On pourrait ainsi parler de la bonne manière de procéder pour transmettre des connaissances ou des savoir-faire en priorité aux jeunes mais par extension à tout un chacun, puisqu’on apprend à tout âge. 

Pour l’heure gardons ces quelques définitions car la question intéressante à se poser est : qu’entendons-nous par éducation ?

Le terme ne peut a priori pas s’entendre comme une simple instruction, une simple transmission de connaissances. Le terme implique un effet, un fond de sauce moral, philosophique, politique, voire religieux. On en revient à la notion primordiale de guide (voir l’étymologie de pédagogie). Le guide c’est celui qui dirige, c’est celui qu’on suit, il fait autorité. On parle bien d’autorités morales. Cette notion est capitale car elle induit un immense pouvoir celui de transmettre le « vrai » et le « juste ». J’ai mis ces mots entre  guillemets car on ne saurait prétendre détenir la vérité absolue sur tout. Néanmoins l’élève passionné qui écoute le professeur (utopie 🙂 ) ne se dit pas que ce dernier débite connerie sur connerie. Il lui fait confiance. Il croit que ce qu’il note dans son cahier est du savoir, que c’est la vérité et qu’il doit la retenir pour avancer dans la vie. Il croit qu’il  acquiert grâce au professeur une expérience, une culture, une science.  C’est pourquoi le terme d’éducation me dérange, il dénote implicitement un formatage.

Cela dit les termes d’ « instruction » ou de « transmission » pris tout seuls, me hérissent également. Ils donnent l’impression qu’on balance des flopées de savoirs sans objet, et qu’au fond la culture serait une collection de connaissances bien utiles pour gagner au « trivial pursuit » ou au « scrabble » mais sans plus de sens.

Mais quel terme employer alors et qu’est-ce que la pédagogie ?

Il y a un mot que j’aime beaucoup « apprentissage », déjà parce qu’on entend, comme nous le souffle Patrick Burensteinas (scientifique et maître alchimiste), « apprenti sage » en deux mots (voir langue des oiseaux) et c’est exactement l’objectif de la pédagogie. En outre, l’apprentissage a un objet, une finalité. On apprend le « métier » et on a vocation à devenir autonome. C’est-à-dire à acquérir notre propre méthodologie, notre propre technique. Pour les plus inspirés tout ceci finira en art. L’artiste a dépassé la technique et la méthodologie ; il vit littéralement ce qu’il fait avec une certaine transcendance (à méditer). Le maître ou formateur ne transmet que la base et accompagne « l’apprenti sage » pour l’aider à trouver sa propre voie afin qu’il devienne lui-même un sage. C’est la manière de faire de toutes les grandes sagesses, de tous les grands arts depuis des millénaires. C’est ce qui fait à mon sens les hommes libres et les vrais génies. La discipline s’accorde, s’harmonise, se symbiose avec les talents de chacun. Le formatage c’est tout l’inverse ! C’est vouloir faire rentrer une forme ronde dans un carré trop étroit. Ça ne marche pas ! Même les tout-petits savent ça!

Voilà, je présenterai au fil des prochains articles la vision des grands pédagogues de l’Histoire, j’y ajouterai mon ressenti et mes commentaires, complétant ainsi ma propre définition.

 

HFS