Le Marquis de Sade, libertin ou sadique ?

Qui fut le Marquis de Sade ?

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220px-Sade-Biberstein                                 Jean-Baptiste_François_Joseph_de_Sade

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Donation Alphonse François de Sade né le 2 juin 1740. Il était le fils de Jean-Baptiste François Joseph, comte de Sade (né en 1702) et de Marie Eléonore de Maillé de Carman (née en 1712). Son père était issu d’une vieille famille provençale et sa mère alliée aux Condés, princes de sang.Son père avait lui-même un passé « libertin », il fut arrêté en 1724 pour racolage homosexuel, en compagnie de deux de ses frères. Ils étaient tous les trois en rapport avec Voltaire, qui leur avait même dédié un poème laissant songeur:

« Trio charmant, que je remarque

Parmi ceux qui sont mon appui,

Trio par qui Laure, aujourd’hui,

Revient de la fatale barque,

Vous qui baisez mieux que Pétrarque,

Et rimez aussi bien que lui,

Je ne peux quitter mon étui

Pour le souper où l’on m’embarque

 

Enfant, le jeune Donatien fut envoyé en Provence.  Chez ses tantes d’Avignon en premier lieu, puis confié à son oncle, l’Abbé de Sade (érudit et libertin, l’un des trois frères cités plus haut) qui résidait à Saumane. Il ne côtoyait guère ses parents.

En 1750, il entrait chez les jésuites du collège Louis-Le-Grand, sous la responsabilité de l’abbé Amblet (dont il restera proche et qui le soutiendra dans toutes les épreuves à venir).

En 1759, il fut nommé capitaine au régiment de cavalerie de Bourgogne. Un de ses compagnons disait de lui, en riant, « Sade est furieusement combustible, gare les Allemandes ! », tandis qu’un de ses supérieurs le décrivait plutôt ainsi « Fort dérangé, mais fort brave ! »

Quatre ans plus tard, il se mariera avec Renée-Pélagie de Montreuil, riche héritière, dont le père était président à la cour des Aides. Mariage arrangé par les familles respectives, selon la coutume. La présidente de Montreuil raffolait de son gendre et remerciait son oncle l’Abbé, dans une lettre charmante :

Les remerciements que je vous dois de m’avoir envoyé un gendre si digne du sang dont il est et de l’éducation qu’il en a reçue.

Cinq mois après son mariage, éclatait la première affaire le mettant en cause, elle fut abondamment discutée en public.

Le mardi 18 octobre 1763, Sade proposa, en échange d’un peu d’argent, « une partie » à Jeanne Testard. Ouvrière en éventails, via une nommée Du Rameau, femme du monde (aisée).

Jeanne accepta et fut alors emmenée dans une maison louée par Sade, au faubourg Saint-Marceau. Elle y fut enfermée à clé et aux verrous dans une chambre au premier étage. Au bout d’une longue attente, Sade revint dans la pièce et débuta sa « partie libertine » en lui tenant des propos blasphématoires : des injures envers le Christ et la vierge Marie. Jésus serait un «jean-foutre » et Marie une « baiseuse ».

 Il insista pour qu’elle acceptât de se faire flageller ou bien pour qu’elle le flagellât, avec un martinet de fer rougie au feu. Elle refusa. Pas folle la guêpe !

Devant son refus, il saisit un crucifix et le foula aux pieds, puis se masturba sur un deuxième. Il menaça Jeanne de mort, si elle ne l’imitait pas.

Comble du raffinement, il souhaitait lui faire prendre un lavement, afin qu’elle puisse « rendre » sur le Christ, ce qu’elle refusa. Durant tout le reste de la nuit, il la tenait enfermée et lui lisait des « pièces de vers, remplies d’impiétés », selon ses propres déclarations tout en voulant lui imposer la sodomie.

Elle quittait la maison à 09h du matin, en ayant dû promettre de ne parler de cette nuit à qui que ce soit. A peine relâchée, elle se hâta vers le commissariat de police.

Il est intéressant de constater que les actes rapportés correspondent traits pour traits à des scènes des « Cent Vingt Journées de Sodome », qu’il écrira lors de sa détention à la Bastille, 10 ans plus tard.

Le samedi 29 octobre, il fut arrêté et conduit à Vincennes, sur ordre du roi Louis XV.

Le 13 Novembre, il fut remis en liberté et assigné à résidence au château d’Echauffour, en Normandie, chez ses beaux-parents.

Le 3 Avril 1764, le Roi l’autorisait à séjourner trois mois à Paris, pour sa santé et ses affaires.

Quelle  indulgence de la part du roi ! Il est vrai qu’il était jeune, qu’il avait une apparence inoffensive. Et puis, ses soutiens avaient du poids ! Quels sont ses soutiens ? Eh bien, son père, le Comte de Sade, ses beaux-parents, Les Montreuil, qui avaient le bras long auprès des magistrats du Parlement de Paris.

Le 11 septembre, son assignation à résidence fut révoquée !

Deuxième affaire mettant en cause le marquis, l’affaire d’Arcueil :

En 1768, à Pâques, il récidivait et organisait une autre « partie » dans une maison louée à Arcueil.

Alors que Rose Keller, 36 ans, fileuse de coton au chômage, demandait l’aumône à Paris, elle se fit accoster par un « gentilhomme ». C’était Sade, bien entendu. Il lui proposait 1 écu pour le suivre dans son fiacre, elle accepta. Le fiacre était particulier, car doté de glaces en bois (sans ouvertures), ce qui empêcha Rose de pouvoir se repérer et de savoir où il l’emmenait. Ils arrivèrent  à Arcueil entre 12h30 et 13h.

Une fois dans la maison, Sade menaça Rose de mort pour la forcer à se déshabiller. Il l’attacha à un lit et la fouetta avec des verges. Ensuite, il fit couler de la cire brulante sur ses plaies encore à vif. Elle ne put s’empêcher de crier, il la fit taire en la menaçant à nouveau de mort. Il finit par l’enfermer à l’étage, elle réussit à s’enfuir par la fenêtre. Il était 17h du soir, son supplice aura duré 4h au minimum.

Quelques jours après l’affaire, l’abbé Amblet et le procureur de la cour allèrent trouver Rose Keller chez le notaire- greffier Lambert qui l’hébergeait, et lui demandèrent de se désister moyennant finances. Elle accepta pour 2400 livres, ce qui correspondait à l’époque à 20 ans de salaires d’un valet.

Madame de Montreuil était déterminée  à terminer cette affaire à n’importe quel prix !

Aux environs du 12 avril, Sade fut arrêté et emmené à la prison de Saumur, il sera ensuite transféré au château de Pierre-Encise en attente du procès.

Début juin, il fut écroué à la Conciergerie, afin de se faire interroger. Condamné à une simple aumône de 100 livres, puis ramené à Pierre-Encise pour 4 mois. En novembre, il fut autorisé à se rendre dans ses terres, à Lacoste, sur ordre du roi.

 

L’Affaire de Marseille

Le 27 juin 1772, dans la matinée, le Marquis conviait 4 prostituées à venir s’amuser dans une maison louée à Marseille par les bons soins de son valet Latour. L’âge des jeunes femmes variait de 18 à 23 ans.

Commençait alors une orgie comprenant des relations avec l’une ou l’autre jeune femme, ou avec deux ensembles, orgie à laquelle participait également le valet. Durant l’acte, il s’amusait à les fouetter, puis à se faire fouetter par elles. Il masturbait son valet devant les jeunes femmes, puis se faisait sodomiser par Latour (Valet). Ensuite, il insistait pour faire manger aux filles des « bonbons anisés » grâce auxquelles elles devaient péter et lui de recevoir leurs flatulences dans sa bouche.

Plus tard, dans la soirée, il se rendit chez une autre prostituée qu’il connaissait, Marguerite Coste, et lui demanda également de manger les fameux bonbons, ce qu’elle fit. Il « s’amusa de sa personne » en lui mettant sa langue à l’anus pour recueillir ses vents. Détail important, elle mangeait un plein drageoir d’anis.

A son retour chez elle après les ébats du matin, Marianne Laverne, la plus jeune des prostituées, 18 ans, vomit du sang et des matières noirâtres, et souffrait de plus en plus de l’estomac.

Marguerite Coste était incapable de se lever le lendemain matin, elle se plaignit d’avoir « l’estomac en feu » et expulse « nombre de déjections noirâtres ». Le soir venu, elle était à l’agonie et se sentait si mal qu’elle n’arrivait pas à absorber le viatique pour ses derniers sacrements.  Néanmoins, elle survivra.

Le mois suivant, en juillet, Sade et son valet furent décrétés de prises de corps (vieilli= ils vont être arrêtés). Une perquisition à Lacoste fut effectuée, mais les deux hommes ne s’y trouvaient pas, ils avaient pris la fuite. Les biens du Marquis sont saisis.

En septembre, les deux hommes furent condamnés à mort par contumace, et la condamnation exécutée sur des mannequins.

En décembre, Sade fut retrouvé et incarcéré à la forteresse de Miolans, dans les alpes savoyardes. Cet enfermement avait été fait à la demande de Mme de Montreuil, via le Duc D’Aiguillon, ministre des affaires étrangères. Il avait pour la circonstance rédigé un mémoire à l’intention du Comte Ferrero de La Marmora, représentant du roi de Sardaigne à la cour de Louis XV.

Le mémoire disait «  Le Comte de Sade appartient à des personnes respectables, et sa famille a grand intérêt à ce qu’il soit détenu sûrement ; sa tête étant fort dérangée, on a tout lieu de craindre qu’il ne se hasarde à revenir en France… Comme il est à propos pour la même raison qu’il soit arrêté avec secret et précautions…etc. ». Le roi de Sardaigne rendait ce service à la cour de France.

Sa belle-mère avait une fois de plus fait intervenir ses contacts, et ce faisant, lui a évité la pendaison. Hélas pour elle, son gendre s’évadera le 1er Mai 1773. Il entamait alors sa fuite en avant, et se rendait dans le midi de la France, ainsi qu’en Espagne. Se lassant de fuir son pays, et pensant sans doute qu’il n’y avait plus de danger immédiat pour sa vie, il retourna à Lacoste.

 

L’Affaire des « petites filles »

M. et Mme de Sade engageaient à Lyon et à Vienne six jeunes domestiques, cinq filles et un garçon. Ils ont peut-être été engagés via Antoinette Sablonnière, dite Nanon, également engagée par le couple. Quelques semaines plus tard, certains parents réclamaient leurs enfants. Ils disaient qu’ils avaient été emmenés « par enlèvement fait à leur insu, ou par séduction ». Une fille s’était enfuie du château et retrouvée chez l’abbé de Sade (oncle de Donatien). La fille racontait beaucoup de choses. Que racontait-t-elle ? Nous n’en savons rien. Mais nous avons des extraits de lettres qui nous donnent des indices.

Extraits d’une lettre de Sade à Gaufridy (son régisseur général) : « Je vous prépare une réfutation en règle de tout ce qu’a dit l’enfant, et, notamment des accusations personnelles de Mr l’Abbé. »

Pourquoi ne pas rendre la jeune fille qui se trouvait chez l’Abbé à sa famille ?

Lettre de la Marquise de Sade à l’Abbé, du 15 février 1775 : «  ne veut rendre les enfants qu’après les avoir fait visiter par un médecin qui lui laissera un certificat de bon état », mais pour l’instant « supplie son oncle l’Abbé de ne pas laisser voir celle qui est chez lui ». Pourquoi ? Parce que la fille portait « des marques » auxquelles il faut laisser le temps de s’en aller.

La Marquise serait-elle la directrice des plaisirs de son mari ?

Lettre de Mme de Montreuil à Gaufridy, du 8 avril 1775 : « Les enfants ne se plaignent nullement d’elle. Ils en parlent comme étant compromise elle-même, et la première victime d’une fureur qu’on ne peut regarder que comme folie. Mais ils chargent furieusement l’autre. On prétend que les preuves existent sur le corps, les bras et sont analogues aux dires des enfants. »

Sade avait-il torturé et tué ? Une accusation de meurtre flotte dans l’air et dans les bouches du public. Rumeurs de corps morts dans une chambre noire, aveux de Nanon à propos d’un meurtre, des os trouvés dans le jardin, la déposition d’un enfant (le petit secrétaire) ; que croire ?

Tout était tenu secret. La famille Sade et les Montreuil cherchaient à aller en cassation afin de faire réviser la condamnation à mort du Comte, et cela tombait extrêmement mal.

Pour faire taire Nanon, ils la firent enfermer à la maison de force d’Arles, sur lettre de cachet, par volonté de Mme de Montreuil, encore elle. A peu près au même moment, apparaissait et disparaissait une fille de Montpellier, Rosette. Elle vivait cachée au château et paraît-il s’en est allée on ne sait où!? A-t-elle été tué? On l’ignore mais les gens ne disparaissent pas comme ça dans la nature…

Fin 1775, Sade voyageait en Italie, il prenait l’air sans doute, et plus probablement le large. Il ne retournera à Lacoste qu’en août 1776, un an après le début des rumeurs et du scandale. A son retour, il y avait toujours des petites filles. En plus de celle de Saumane, les habitants parlaient de la « petite de Piedmarin » et de la « petite de Caderousse ».

La fille de Saumane fut recommandée par l’Abbé à l’hôpital de l’Isle-sur-la-sorgue. La Marquise de Sade continuait à recommander « qu’on (la fille Saumane) ne la laisse parler à personne ». Le 10 novembre, elle était « parfaitement guérie », mais de quoi au juste (?); et confiée à Ripert, un vieil ami de la famille. Elle s’évadera en compagnie d’un ancien valet de Sade, Jean, renvoyé récemment. Selon Sade, il « ne retenait pas sa langue et passait par-dessus le mur ». La fille fit une déposition chez le juge d’Orange, mais étrangement, aucune plainte n’eut été déposée.

Nanon était toujours enfermée contre son gré à Arles et ne sera remise en liberté qu’un an plus tard, sous couvert de se taire.

Concernant « la petite de Piedmarin », la Marquise de Sade écrivait qu’« il faut l’empêcher de s’en aller ». En Mars, la « petite de Caderousse » s’échappa du château, avec  l’aide de  deux jeunes gens, dont l’un qui affirmait être son parrain.

L’ancien valet Jean se répandit en mauvaises paroles sur ses anciens maîtres.

Lettre de Mme de Montreuil à Ripert : « Vous ferez bien, je pense, de veiller et contenir ce sieur Jean, et de lui dire qu’on ne lui accorde protection qu’autant qu’il se conduira bien ; et que s’il s’échappe en mauvais propos sur des maîtres qu’il dit respecter, on le mettra en sûreté comme Nanon ». Edifiant !

Autre fait, le 17 janvier 1777, le père de Catherine Trillet, engagée par Sade comme cuisinière, vint réclamer sa fille et tira sur Sade. Il ne fut pas blessé. Le père toucha de l’argent pour rentrer chez lui, avec la promesse de récupérer sa fille au prochain carême. Détail intéressant, cette jeune fille fut rebaptisée « Justine » par ses maîtres. Du nom de la future héroïne de son roman, « Justine ou les malheurs de la vertu ».

Finalement, le 13 février 1777, Sade fut enfermé à Vincennes, sous le coup d’une lettre de cachet, grâce aux bons soins de sa famille et de sa belle-famille, afin d’attendre la révision de son procès. L’année suivante, sa condamnation à mort fut cassée et commuée en une simple amende !

Néanmoins, sous le coup de sa lettre de cachet, il restait prisonnier. Il s’évada le 16 juillet à Valence, durant le voyage de retour à Paris. Il fut repris  à Lacoste au bout de 39 jours et ramené à la prison de Vincennes.

Commençait alors une détention de 12 ans, ponctuée par un transfert à la Bastille en 1784, et une frénésie d’écritures selon la rumeur.

En avril 1790, il fut libéré suite au décret du 13 Mars 1790 de l’Assemblée Nationale, qui abolissait les lettres de cachet.

Ainsi s‘achève la première partie de sa vie tumultueuse. Je referai un autre article sur la deuxième partie, tout aussi passionnante et croustillante mais également très différente.

 

Enfin, Sade était-il libertin ou sadique ?

Je vous dirai qu’il était libertin de manière évidente. En s’affichant, et en provocant sans aucune retenue.  C’est tout ce tapage qui au final, gênait ses proches, mais nullement ses pratiques. Sadique, oui absolument, le mot a été taillé pour lui sur mesure (de l’âme)! Je pense sérieusement qu’il est allé jusqu’à commettre des actes de tortures et de viols. Concernant l’accusation de meurtre, je ne peux pas me prononcer et lui octroierai le bénéfice du doute. A vous de vous forger votre opinion sur la question.

A suivre…

Par Miléna.

 

Il serait bon de se demander après tout ça pourquoi Sade a tant fasciné, notamment de grands esprits comme Baudelaire ou Apollinaire. Je me permettrai également d’établir un lien entre le faux bonheur kantien (Kant) dénoncé dans un autre article et la figure de Sade. Le marquis en effet, est l’apothéose du libéralisme poussé au bout de sa logique… mais j’expliquerai cela dans un article intitulé « Sade ou l’enfer du désir souverain ».

HFS

Bonus :

 

Bande originale du film Eyes Wide Shut:

 

Un peu d’humour :-D :