La sorcellerie, qu’en est-il vraiment ? (1) : chasse aux sorcières, procès, sentences.

Voici un premier passionnant article sur la frénésie des affaires de sorcellerie, par Miléna : 

A quoi pensez-vous lorsque vous entendez chasse aux sorcières ? Il existe des expressions imagées de la langue française qui reprennent ce terme, comme « C’est une chasse aux sorcières ! ». Expression  qui sert au public, dans l’imaginaire collectif, à protester contre un jugement abusif ou un procès d’intention.  Ce qui s’avère révélateur, car pourquoi  utiliser précisément cette métaphore ?

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La réponse se trouve, je crois, dans la question, car cette expression met en lien la chasse aux sorcières avec un jugement abusif et délétère. Je peux d’ores et déjà vous dire que ce lien est bien réel. Les « sorcières » ont en effet été jugées, dans la plupart des cas exterminées, et ce de manière arbitraire. Cela dit, les événements ne se sont pas vraiment déroulés comme on l’imagine. 

Auparavant, je pensais que la chasse aux sorcières était le fait exclusif de l’Inquisition et donc de l’Eglise catholique. Tout ceci se déroulant au Moyen Âge, avec tout le fatras de superstitions et de fanatisme que cette période de l’Histoire est censée incarner. Etant admis « partout » et « par tous » que des millions de femmes avaient été brûlées vives à cause desdites superstitions de ces « affreux » ecclésiastiques. Histoire horrible qui semblait « démontrer » à quel point les religieux catholiques furent infernaux et misogynes. Quant au Moyen Âge, dans cette optique, il eût été sans conteste une période de « ténèbres » abyssaux. Toutes ces allégations faussées  sont admirablement résumées en une phrase par  l’historienne Marion Sigaut :

Si j’écris:

« Durant le Moyen Age, un million de sorcières furent brûlées par l’Inquisition. » combien cette assertion contient-elle d’erreurs ? Elle en contient seulement quatre :

Ce n’était pas au Moyen-Age, ce ne fut pas un million, ce n’était pas que des femmes, et ce n’était pas l’Inquisition.

M. Sigaut.

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Qu’en est-il alors ?

La chasse aux sorcières a effectivement eu lieu, de manière très ciblée sur une centaine d’années, entre 1550 et 1650 environ. Ce qui ramène ces milliers de bûchers allumés dans la période historique dite Moderne, plus précisément durant la Renaissance (Moyen Âge: 500 à 1500 fourchette classique).

En ce qui concerne le nombre de victimes, de nombreux historiens se sont penchés sur la question, sans pouvoir trouver de chiffres exacts, mais le maximum est évalué à 50 000 pour toute l’Europe. Chiffre déjà très impressionnant pour l’époque mais qui certes n’offre pas la même sensation mythique que le million officiel. De plus, il est nécessaire de signaler qu’il n’y a pas eu que des femmes brûlées sur le bûcher, mais également des hommes et en nombre considérable.

 Certains jeunes enfants ont également été jugés pour crime de sorcellerie, mais pas exécutés (du moins très rarement), du fait de leur âge tendre. Ils se retrouvaient souvent « ré-accusés » 20 ans plus tard car on pensait que la sorcellerie était héréditaire…le pacte avec le démon ne s’arrêtant pas au seul condamné, mais retombant sur les générations suivantes.

 Parmi celles tuées, se trouvaient des jeunes femmes, mais aussi, de vieilles femmes possédant souvent une connaissance des plantes médicinales, avec lesquelles elles réalisaient des potions, des onguents.  Ce n’était pas des sorcières, mais des magiciennes. La différence étant que les sorcières obtiennent des pouvoirs de par leur pacte avec le diable, et les magiciennes tirent les leurs de la force des éléments. Bien évidemment, dans ce genre de situations, l’amalgame est vite fait par la population effrayée et on ne prend plus le soin de distinguer les magiciennes des sorcières.

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La sorcière est restée une des figures de proue du pandémonium traditionnel. 

Et enfin, ce n’est pas l’Inquisition qui a brûlé toutes ces personnes.  Le tribunal d’Inquisition avait pour vocation de juger et condamner les crimes d’Hérésies (durant le Moyen Âge). Il a effectivement condamné à mort des personnes jugées hérétiques, comme les Cathares. Cependant, dans la période qui nous intéresse, les sorcières furent jugées par des magistrats laïcs, qui rendaient la Justice au nom du roi. La sorcellerie était considérée comme un crime relevant de la Justice d’Etat, au même titre que les vols ou les crimes de sang. Les religieux ne se mêlaient pas de juger ces cas, n’y étant tout simplement pas conviés et n’étant pas habilités pour ce faire. Ce sont les juges qui ont allumé tous ces bûchers iniques et condamnés nombre de gens innocents.

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Rentrons à présent dans le vif du sujet. Comment se déroulait un procès en sorcellerie au XVI e siècle ?

La mise en accusation d’une personne pour crime de sortilèges, de maléfices ou actes de sorcellerie se faisait sur  dénonciation. Lors du XVI e siècle, les dénonciations étaient plus fréquentes dans les milieux ruraux. De nombreux chefs d’accusation concernaient des morts de bestiaux par sortilèges. L’époque était propice à accuser les sorcières de tous les maux subis par la paysannerie. Les années de disette montraient une recrudescence des procès en sorcellerie, les paysans voyant leurs récoltes ravagées par des orages violents, des accès de grêles ou par des températures inclémentes. Ces désordres météorologiques étaient alors mis en lien direct avec des maléfices, des mauvais sorts jetés par les sorcières. Celles-ci aimant faire le mal pour complaire à leur Maître. Néanmoins, toutes les dénonciations n’étaient pas toujours en lien avec les aléas de l’agriculture.

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Les « victimes » en colère, cherchant un coupable à leurs malheurs allaient dénoncer un bouc émissaire auprès de la magistrature locale. A cette époque, les magistrats étaient tout aussi convaincus de l’existence des sorcières que leurs concitoyens.  La plupart s’était passionné pour le sujet et avait lu avidement le Malleus maleficarum de Sprenger, le plus célèbre traité de démonologie qu’ai produit le XV e siècle ou encore la Démonomanie de Bodin. Ils voyaient l’extermination de cette engeance comme une mission sacrée car à travers elle, ils combattaient le malin et la progression du mal sur Terre.

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L’accusé était arrêté et emprisonné en attente de ses interrogatoires. Ceux-ci étant déjà très éprouvants, car les juges, fort de leur savoir livresque sur les mensonges du Démon, arrivaient très souvent à convaincre la personne de sa « culpabilité ». Ils y parvenaient en élevant la voix, en leur rappelant les engagements pris au baptême et en encourageant leurs victimes à résister aux suggestions diaboliques. De plus, ils avaient également des témoins à leur confronter.

Il était communément admis qu’une personne ayant pactisé avec le diable avait été marquée par celui-ci ou par des démons, lors des cérémonies du sabbat. Les sorcières étaient supposées s’y être rendues afin d’adorer Satan. Les interrogatoires consistaient donc à poser des questions à la supposée sorcière, puis à rechercher ladite marque du diable sur la victime. L’examen supposait des piqûres à l’aiguille sur tout le corps afin de la trouver. La marque devait être insensible et la peau ne devait pas saigner.  

Robert Mandrou l’explique magnifiquement dans son livre Magistrats et sorciers au XVIIe siècle :

Le punctum diabolicum, marque imposée par le diable à ses créatures, est établi très couramment par les juges, alors même que les inculpés ne font pas de difficultés à avouer leurs crimes. Avec l’aide d’un chirurgien qui se charge de raser totalement le prévenu et de le piquer, ils procèdent à la recherche du point d’insensibilité ; dans les meilleurs cas, la victime ne sent rien lorsque l’aiguille est enfoncée dans sa chair, et le sang ne coule pas lorsqu’elle est retirée. … L’examen du corps tout entier peut nécessiter un long temps, plusieurs heures pendant lesquelles le juge attend patiemment que chaque cicatrice dûment sondée soit expertisée par le chirurgien. 

La recherche de la Marque n’était pourtant pas la seule épreuve subie par les accusés afin de prouver leur culpabilité ou leur innocence. Il y avait également un moyen « infaillible » de prouver l’accusation de sorcellerie, c’était l’épreuve par l’eau ou la Baignade. En effet, selon la croyance populaire et grâce aux ouvrages démonologiques sur le sujet, il était sûr qu’un sorcier jeté à l’eau, pieds et mains attachés ne coulait pas au fond, mais surnageait à la surface. L’innocent coulait lui, ce qui était terrible, car cela prouvait l’innocence mais tuait trop souvent la personne éprouvée. Ces bains se déroulaient en public, et très souvent à l’initiative de la population exaltée, qui se faisait Justice elle-même. Malgré le caractère non-encadré de la baignade, la preuve par l’eau valait pour le juge comme pour les villageois.

Ces preuves n’étaient cependant pas suffisantes pour asseoir l’accusation, les juges avaient besoin de l’aveu explicite de l’accusé. Sans aveu, il n’y avait pas de salut possible pour l’âme de la sorcière, et les juges étaient missionnés par Dieu, ne l’oublions pas. Il leur fallait l’aveu à tout prix, et tout était bon pour l’obtenir. La torture d’Inquisition était donc utilisée systématiquement quand l’accusé s’obstinait à nier ou à taire le pacte diabolique.

Robert Mandrou explique :

La capacité de résistance dont font preuve les accusés est assez remarquable : ils sont portés par leur foi même, convaincus que Dieu, Jésus et tous les saints invoqués lorsque commencent leurs souffrances, leur donneront la force nécessaire pour résister au juge tentateur, pour ne point parjurer en avouant ce qu’ils n’ont pas commis. A cet égard, la torture elle-même, comme le bain, prend allure de jugement de Dieu, dont les juges respectent la signification après avoir prolongé les séances autant qu’il a été possible. 

En effet, si l’accusé n’avouait pas à la suite des tortures, les juges se devaient de le relâcher, mais le plus souvent la torture atteignait son but et il avouait tout ce qu’on voulait pour faire cesser sa douleur. Une fois l’aveu obtenu, la condamnation suivait. La plupart du temps, il s’agissait d’une condamnation à mort sur le bûcher, avec une dernière « petite séance de torture » avant l’exécution de la sentence, pour obtenir les noms d’éventuels complices. La mort de la sorcière n’était qu’une simple formalité pour les juges, car ce qui comptait véritablement pour eux, était la satisfaction illusoire d’avoir vaincu le diable en lui soustrayant une proie.

Une dernière chose à savoir, les biens des accusés étaient très régulièrement saisis afin de payer les frais de Justice. Des rumeurs ont couru disant que des juges intéressés, s’empressaient d’instruire ces affaires pour pouvoir s’enrichir avec le bien des malheureux. Je crois pouvoir vous dire que la majorité des juges était somme toute « honnête » dans leur « mission », et ne cherchait qu’à combattre le mal.

La chasse aux sorcières fut une abomination, c’est un point très noir de notre Histoire de France. Les ramifications sont bien trop complexes pour pouvoir être complètement comprises, et ce même de nos jours. Je reviendrai sur le sujet dans un prochain article. Je crois même pouvoir vous annoncer plusieurs articles, tant le sujet est vaste.

Miléna.

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En bonus quelques conférences de l’historienne Marion Sigaut:

Remarque HFS:  

Certains « parangons » autoproclamés de la tolérance se permettent d’étiqueter politiquement Marion Sigaut en espérant la faire passer pour une « extrémiste »… je n’accepte pas ce genre de méthodes et j’ai toujours jugé les idées, jamais les personnes qui les portaient. Ayant écouté attentivement Marion, également sur d’autres sujets, je n’ai pas perçu une once d’intolérance. Cette femme a un parcours exemplaire, peut-être des idées hétérodoxes par rapport à ce que vous voyez sur TF1, il est vrai…mais avant de crier « berk » avec les loups, essayez donc de vous faire votre propre idée…

Je vous signale encore que faire ce genre de remarques, prendre ce genre de précautions dans le pays dit de la liberté d’expression, me dégoûte! Cela dit, c’est pédagogiquement bien utile car les chasses aux sorcières, n’ont pas totalement disparu… je n’en dirai pas davantage, je pense que vous n’êtes pas dupes!

Arrêtons seulement de juger les autres sans même les avoir écoutés, quels que soient, leurs bords politiques, leurs religions ou leurs convictions respectives… apprenez à écouter aussi l’autre…celui qui n’est pas d’accord avec vous! Si tout cela reste dans un bon esprit et s’effectue avec respect, nous pouvons tout nous dire… :-)

 

Et maintenant bon visionnage: